Ils tracèrent le dispositif sur le tableau noir, positions d’attente, lieux de récupération, drop-zones, sous l’œil goguenard de Chambol.

« Bonne souricière, messieurs. Nous vous attendons pour dîner, quand vous en aurez marre d’avoir attendu. »

 

Les parachutistes sont allongés contre les grosses pierres. Ils se cachent le long de la crête contre des blocs de calcaire qui brûlent si on touche leur surface ensoleillée. Ils dominent le val sec, où l’hiver – mais y a-t-il un hiver ici ? on l’oublie chaque été – coule un gros ruisseau dont il ne reste qu’un filet d’eau, des trous de terre brune où poussent des lauriers-roses, des graminées dont les inflorescences sèches brillent au soleil, et des arbres, des arbres le long du ruisseau qui forment une petite forêt, une forêt dure de bois dense, de branches tordues, de feuilles vernissées, qui remonte tout le val et forme un long couvert propre à la dissimulation. Sous eux, une route empierrée remonte de la vallée, franchit le ruisseau par un pont peut-être romain, bien trop large pour l’eau qui coule, mais il faut prévoir les débordements qui arrivent aux orages, et la route remonte l’autre pente, en face, franchit l’autre crête. Une seconde section est là, cachée aussi dans le chaos de grosses pierres, les buissons gris qui font un réseau d’ombres cassées sur le sol. On ne les voit pas, même à la jumelle. Les tenues camouflées poussiéreuses se fondent dans la caillasse qui recouvre tout, la pente du val, la contre-pente qui remonte, et au-delà d’autres collines sèches à l’infini. Leur tenue bariolée les fait disparaître. Les couleurs en sont délavées, les plis sont marqués par l’usure, le tissu s’effiloche, parfois cède, leur harnachement de toile verte s’ébrèche. Ils portent des vêtements de travail. Même leurs armes sont rayées et cabossées comme les outils s’adaptent à la main qui s’en sert souvent. Les blocs de pierre contre lesquels ils s’allongent les protègent des regards, mais pas de la chaleur. Tels des lézards sur un mur allongé ils ne bougent pas, les yeux réduits à des fentes. Ils guettent, ils somnolent parfois, ils sont là depuis la nuit, ils ont senti le soleil monter sur leur dos pendant tout le jour. Ils ont vu le ciel devenir violet, puis rose, puis d’un beau bleu comme l’été en France, et enfin presque blanc pour le reste de la journée, toutes les couleurs d’une plaque de métal que l’on chauffe lentement jusqu’à l’excès. Ils transpirent sans bouger.

En ne bougeant vraiment pas, pensait Salagnon pendant ces longues heures, je ne transpirerais peut-être plus ; ou bien je ne le sentirais pas. Le corps ne s’habitue pas, mais on peut s’en foutre. La chaleur me poursuit ; toute ma vie d’homme s’est faite dans la transpiration. Mais ici, au moins, je baigne dans mon propre jus. En Indochine, c’est l’atmosphère tout entière qui m’empoisonnait. L’air m’oppressait. Cela m’engluait, je cuisais dans la vapeur, dans la sueur puante de tous que l’on mettait en commun. Ici, je ne m’englue que de moi-même. Tant mieux.

Ils guettaient l’abord de la forêt sombre, de ce couvert de feuilles poussiéreuses qui grésillait. Ils avaient prévu qu’une colonne de cent vingt hommes armés allait en sortir, puis traverser la route à découvert. Ils les attendaient. Cent vingt hommes : une armée entière à l’échelle de cette guerre-là. Le plus souvent on ne voit rien. On ratisse et on ne trouve pas ; on les sait cachés. Une Jeep était attaquée sur une route déserte, comme si les cailloux et les buissons s’en étaient pris à elle, et on en retrouvait les passagers sur le bord, découpés. Cela valait pour une bataille. On en était réduit à envahir le village de pierre le plus proche de l’attaque, à interroger ceux que l’on attrapait. Ils ne comprenaient pas les questions et on ne comprenait pas les réponses. Cela correspondait à une contre-offensive. Alors cent vingt hommes armés, ils les attendaient avec soulagement. Se battre vaut mieux que toujours craindre que l’on vous surprenne. Les jeunes gens allongés entre les pierres essayaient de ne pas s’évanouir d’insolation, de maîtriser les battements de leur cœur, et d’entretenir dans chacun de leurs muscles une petite lueur comme une veilleuse, prête à s’embraser quand la colonne de cent vingt hommes armés sortirait du couvert des arbres.

Salagnon avait installé la radio sous un mimosa maigre, l’antenne se confondait avec les branches, on ne devinait rien, ce qui aurait pu briller de métallique avait été terni de peinture verte, granuleuse et usée par le sable. À trente kilomètres de là deux hélicoptères attendaient, leurs pilotes tout équipés assis à leur ombre, prêts à déposer une section là où il le faudrait, puis à repartir placer les hommes ici et là. Trambassac ne jurait plus que par l’hélicoptère. Sur la carte il plantait de petits drapeaux précis. Il les épinglait sur les reliefs représentés par des courbes de niveau. Par radio on l’informait quand on y était. Il construisait des nasses de petites épingles, il jouait aux dames sur la carte, il confinait l’ennemi ; il lui coupait le passage ; il l’attendait au tournant ; il l’entourait d’épingles. Et là-bas, dans la chaleur entre les pierres, au centre d’un horizon qui faisait tout le tour, on s’affrontait en rampant dans les cailloux. Il pointait un doigt ; on transportait les hommes là où sur la carte son doigt s’était posé.

Deux Siko H34 pouvaient poser une section n’importe où. Trente gars ce n’est pas beaucoup, mais avec du punch, de la précision, des armes automatiques bien approvisionnées, ils portaient le coup fatal. Les quinze gars portés par chaque hélicoptère savaient pouvoir compter les uns sur les autres. Un bataillon constitué de jeunes gens qui se connaissent et s’estiment est invincible, car aucun n’osera tourner les talons devant ses amis, aucun n’abandonnera ceux avec qui il combat, ceux avec qui il vit, car il s’abandonnerait lui-même.

Les yeux mi-clos sous sa casquette Salagnon attendait que quelque chose bouge. Sur un petit carnet à pages blanches qu’il serrait dans sa poche il griffonnait le val sec, il en faisait le relevé à petits coups de crayon puis l’ombrait, creusant les détails. Ensuite il tournait la page et dessinait encore la même chose. Ce val où ils guettaient, il le dessina jusqu’à en connaître tous les creux, chaque arbre ; aucun des buissons secs qui poussaient là depuis des siècles ne lui échappa. Il se dit qu’en passant rapidement d’un dessin à l’autre on pourrait repérer ce qui bouge, les voir venir. Le radio à côté de lui, adossé au tronc, somnolait sous sa visière baissée.

Vignier se glissa entre les pierres sans en déplacer une seule et apparut d’un coup devant lui. Salagnon sursauta, mais le jeune homme calma son cœur en lui effleurant l’avant-bras du doigt, et le porta à ses lèvres.

« Regardez, mon capitaine, murmura-t-il. Dans l’axe du ruisseau, près du pont. »

Machinalement, Salagnon prit ses jumelles.

« Non, reprit Vignier à mi-voix. Ne prenez pas le risque d’envoyer un reflet. Ils sont là. »

Il posa les jumelles, regarda en plissant les yeux. Des silhouettes précautionneuses sortaient des arbres denses. L’ombre sous les troncs contournés les avait dissimulés jusqu’au dernier moment. Ils avançaient en file. Des ânes chargés de caisses les accompagnaient. Un bruit de moteurs se fit entendre sur la route. Une trombe de poussière venait vers eux, lentement, avec le gros bruit de camions militaires. Salagnon cette fois oublia les précautions, prit les jumelles, se leva. Une Jeep précédait des camions d’hommes. Ils remontaient de la vallée, ils venaient par la route droit sur le pont.

« Merde. Ce con de Chambol ! »

Le premier obus de mortier, tiré du lit du ruisseau, frappa la route devant la Jeep. Elle dérapa et s’arrêta sur le bas-côté. Un autre frappa le moteur d’un camion qui s’enflamma. Les hommes sautèrent, s’égaillèrent, s’aplatirent, les balles autour d’eux éclataient les cailloux.

« Les cons, les cons ! hurla Salagnon. On y va ! »

La souricière, soigneusement mise en place pendant des heures, se déclencha à contretemps. Les obus de mortier explosèrent dans le lit du ruisseau, les fusils mitrailleurs dissimulés entre les pierres commencèrent à tirer, ils saturaient l’air de crépitements et d’éclats. Les sections cachées avançaient en rampant, et quand les hommes de la katiba refluèrent, elles se mirent debout et coururent à l’assaut. Plusieurs des ânes s’effondrèrent avec des grincements de sirène, les âniers hésitèrent et les laissèrent couchés sous leurs caisses, ils filèrent tous à l’abri des arbres. Un feu nourri en partit, rafales, coups répétés de fusil, et les paras se jetèrent au sol, on ne pouvait distinguer le réflexe acquis de l’effet d’une blessure.

« C’est n’importe quoi, grommelait Salagnon. N’importe quoi ! »

Il appela Trambassac, commanda de fermer le bout du val, de fermer le piège, de poser les sections prévues par hélicoptère aux endroits prévus. Les parachutistes progressaient, de pierre en pierre, ils atteignirent le lit du ruisseau. Pour ceux de la route cela allait mieux. Ils se redressèrent prudemment. Des coups de feu se déclenchaient au loin, bien ordonnés, comme dans un exercice de tir. La katiba remontait le val et tombait sur les points d’appui disséminés sur les crêtes. Deux hélicoptères traversèrent le ciel à grand bruit.

« Ça marche quand même plus ou moins, mais quel gâchis. »

Dans le lit sec du ruisseau gisaient des types morts dans l’uniforme élimé de l’ALN, qui essayait de faire armée régulière mais n’y arrivait pas tout à fait. Des blessés allongés s’efforçaient de ne pas faire de gestes brusques, fixaient en silence les parachutistes armés qui allaient de corps en corps. Parmi les hommes gisaient aussi des ânes écroulés sous leurs pesantes caisses d’armes, certains relevaient la tête et gueule grande ouverte braillaient avec ce grincement énorme qui est celui des ânes. Tous souffraient des blessures horribles que font les grosses balles et les éclats d’obus, ils perdaient leurs tripes, leur pelage gluait de sang. Un sergent allait d’un âne à l’autre avec son arme de poing, il les approchait doucement, posait le canon avec égard sur leur front et tirait une seule balle, puis se relevait, s’éloignait quand ils avaient cessé de braire, que les spasmes de leurs pattes avaient cessé. Il abattit les ânes blessés les uns après les autres jusqu’à ce que le silence se fasse. À chaque coup de feu les blessés immobiles tressautaient. Les hors-la-loi étaient en uniforme et portaient des armes de guerre. Ils furent rassemblés. Ceux qui avaient par trop l’allure militaire furent emmenés à part. On ne les ramènerait pas. Ceux qui étaient visiblement passés dans l’armée française seraient considérés comme déserteurs. Ceux que l’on gardait, on leur attacha les mains, on leur ordonna de s’asseoir près des paras l’arme à la hanche. Sur un officier on trouva des cartes, des papiers, des formulaires.

Vignier était couché sur la pente. La balle l’avait frappé dans le front, juste là où la peau fait des plis quand les sourcils se froncent. Il avait dû mourir tout de suite, frappé en l’air, et tomber mort. Herboteau resta un moment à le regarder en silence. Puis il sortit un mouchoir de sa poche, l’humecta de sa langue et nettoya le sang autour du trou bien rond découpé dans son crâne.

« C’est mieux comme ça. Au moins il sera mort propre. »

Il se releva et rangea son mouchoir avec soin. Il reprit son arme, demanda l’autorisation de poursuivre la katiba, et s’éloigna, suivi de ses gars. On se battait encore au loin, en amont du ruisseau, dans les bois difficilement pénétrables.

 

Chambol en tombant de la Jeep s’était foulé la cheville. Il s’approcha en sautillant. Les types des camions se rassemblèrent, clopin-clopant, s’amassèrent sans ordre autour de leurs véhicules. Ils étaient jeunes, avaient des visages lisses de gamins, leur tenue d’infanterie bien trop large leur donnait l’air d’avoir chipé dans un placard des déguisements pas à leur taille. C’étaient des appelés, tout neufs. Ils avaient eu très peur. Salagnon hésita entre les gifler et les consoler. Ils tenaient maladroitement leur arme. Sur leur crâne, le casque lourd semblait penché, mal mis, trop grand. Les paras s’habillent bien pour aller se battre. Cela change tout, l’air de rien. Quand ils furent tous rassemblés, il vit qu’ils n’avaient pour leur dire quoi faire, en tout et pour tout, que deux sergents. L’un sentait l’alcool et l’autre avait l’air fatigué, il devait vivre dans ce pays qui use depuis des décennies, depuis bien avant la guerre. Ils feraient mieux de rester à l’abri dans leur poste, plutôt que d’en sortir bêtement et de se faire tirer par surprise. Il avisa Chambol, qui grimaçait de douleur en posant son pied par terre.

« Qu’est-ce que vous foutiez là ?

— Nous allions renforcer un de nos postes.

— Comme ça, un poste au pif dans votre réseau à la con ?

— Un informateur nous a appris que le poste allait être attaqué. Nous allions les y attendre. Qu’ils trouvent des gens prévenus. Nous pensions les prendre de vitesse.

— Vous croyez vos informateurs ?

— C’est un ancien combattant, de toute confiance.

— Regardez autour de vous, par terre, ces types morts, tués par nous. Il y a là des anciens combattants. Vous ne pouvez avoir confiance en personne ici. Sauf mes gars. Vous êtes un con, Chambol.

— Je vous ferai casser, Salagnon.

— Et si je ne suis plus là pour vous sauver la peau, vous ferez quoi ? Vous resterez caché dans vos postes à la con ? Il leur faudra combien de temps pour venir vous chercher ? Faites-les casser, les paras irrespectueux, et les fells viendront vous couper les couilles dans votre lit. Sans même que vos sentinelles s’en aperçoivent. Et elles y passeront aussi, sans s’en rendre compte avant de sentir le froid du couteau, au vu des bras cassés que vous trimballez dans vos camions, encadrés par les épaves qui vous servent de sous-offs.

— Je vous interdis…

— Vous ne m’interdisez rien, mon colonel. Et maintenant, rentrez comme vous pouvez. J’ai autre chose à faire. »

 

Quand le soir vint, on lui amena Ahmed Ben Tobbal. Il le reconnut à sa moustache énorme, très noire, qui l’avait tant impressionné quand lui-même ne se rasait pas encore. Il la portait toujours, fournie et violente, sur un visage amaigri mais plus intense. Le soir venait, on n’entendait plus aucun des bruits de la guerre et un peu de fraîcheur tombait du ciel. Cela sentait les arbres résineux, les plantes succulentes qui se soulagent en soupirant d’épais parfums, les cailloux chauffés qui diffusent une odeur de silex. Les paras rentraient en traînant un peu les pieds, accompagnant des prisonniers aux mains liées, guidant des ânes qui portaient des caisses sur chacun de leurs flancs, et deux des leurs en travers. Quand on amena le prisonnier au capitaine Salagnon moulé de tissu léopard, enseigne romaine plantée dans le sol au milieu des morts, les traits marqués par trente-six heures sans sommeil, il le reconnut et cela le fit sourire.

« Si tu étais tombé entre mes mains, petit Victorien, je ne t’aurais pas fait du bien, dit Ben Tobbal.

— Nous ne tombons pas entre vos mains, Ahmed, pas nous.

— Cela arrive, capitaine, cela arrive.

— Mais ce n’est pas arrivé.

— Non. C’est donc la fin pour moi. Et assez vite, je pense, ajouta-t-il avec un sourire qui détendit tous ses traits, comme s’il poussait un soupir de soulagement, comme s’il allait s’étirer et s’endormir après une longue marche, un sourire qui n’était destiné à personne, et pour lequel on pouvait éprouver de l’amitié.

— Je ne le laisserai pas faire. »

Il haussa les épaules.

« Cela te dépasse, capitaine. Tes gars ne m’ont pas mis une balle dans la tête parce que j’étais le chef de la colonne. Ils m’ont ramené. Je sais bien à qui vous allez me donner. Et si vous me relâchiez, on me liquiderait de l’autre côté. D’avoir perdu ma katiba et de m’être fait prendre, cela m’a sali, et chez nous le nettoyage est simple : par le sang. Tu as remarqué que dans ce pays le nettoyage se fait toujours par le sang ? À grand sang, comme on dit à grande eau. Ici l’eau manque, mais pas le sang. » Cela le fit rire. Il s’accroupit, une détente l’envahissait, comme une légère ivresse. « Donc je le vois bien, mon avenir, il est court, même si tu es gentil de m’écouter, petit Victorien. Le docteur Kaloyannis t’aimait beaucoup, il aurait voulu que tu maries sa fille. Mais les choses ont changé, je ne sais pourquoi. Le bon docteur est devenu un homme apeuré, la belle Eurydice est mariée à un type qui ne la mérite pas, d’infirmier je suis devenu coupeur de gorges, et toi, petit Victorien, qui dessinais si joliment, te voilà homme de guerre plein d’orgueil, à quelques heures ou quelques jours de mon exécution. Tout a mal tourné, et tout ira de plus en plus mal, jusqu’à ce que tout le monde tue tout le monde. Je ne suis pas mécontent que cela s’arrête. Des années à battre la campagne, à vous filer entre les doigts, à ne croiser des gens que pour éventuellement les tuer, tu n’imagines pas combien cela fatigue. Je ne suis pas mécontent que cela s’arrête.

— Ben Tobbal, tu es juste prisonnier. »

Cela le fit sourire encore ; accroupi, il regardait d’en bas le capitaine parachutiste penché vers lui avec sollicitude.

« Tu te souviens de ton copain là-bas en France ? Il a été le seul Français qui ait jamais demandé mon nom. Aux autres un prénom suffit pour désigner un Arabe. Et on me tutoie parce qu’on dit que dans ma langue on tutoie, mais aucun de ceux qui le disent ne parle ma langue ; ils en savent des choses sur nous, les Françaouis. Ils ne parlent pas arabe mais reconnaissent toujours l’Arabe. »

Herboteau, fermé, scrutait Ben Tobbal, et ses doigts se crispaient en des mouvements nerveux comme s’il se contenait.

« On en fait quoi, mon capitaine ? demanda-t-il sans le quitter des yeux.

— On l’évacue. On l’interroge, il est prisonnier. »

Herboteau soupira.

« C’est comme ça, lieutenant, insista Salagnon. Pour une fois qu’on livre une bataille plutôt que de s’égorger dans les coins, on va suivre les lois de la guerre.

— Quelles lois ? grogna Herboteau.

— Les lois. »

Il défit sa gourde et la passa au prisonnier accroupi ; Ahmed but avec un soupir, essuya sa moustache.

« Merci.

— On va venir te chercher. »

L’hélicoptère se posa quelques minutes pour embarquer les blessés, le corps des morts et ce prisonnier-là. Mariani, qui ne quittait pas ses lunettes de soleil malgré le soir, voûté sous le vent des pales, reçut la serviette de cuir usé, la petite serviette de comptable qui contenait tous les papiers du FLN, des formulaires, des listes, des cartes.

« Cela devrait suffire », dit-il en regardant Ben Tobbal aller vers l’hélicoptère.

Les mains attachées, il montait avec maladresse. Il fit un petit salut à Salagnon, comme un clin d’œil, un geste d’impuissance, et disparut dans l’habitacle.

« Tu en prends soin, dit Salagnon.

— Pas de problème », répondit Mariani en tapotant la serviette, et il monta dans l’appareil qui décolla à grand bruit.

Un vent frais descendit des crêtes, le ciel violet s’assombrissait, l’hélicoptère s’éleva jusqu’à capter un reflet rose, un dernier rayon de soleil qui restait à cette altitude ; il prit la direction d’Alger. Le soleil dut se coucher, et sur le ciel de couleur parme ils virent une silhouette tomber de l’appareil, tournoyer en l’air, et disparaître entre les collines obscures. L’hélicoptère ne dévia pas de sa route et disparut dans l’air noir. On ne l’entendit plus.

« Vous saviez que ça allait se passer comme ça ? demanda Herboteau.

— Avec Mariani, on pouvait s’y attendre. On rentre maintenant. »

Les camions étaient venus les chercher. Pleins phares, ils éclairaient la route caillouteuse déserte. Les doigts d’Herboteau avaient cessé de se crisper. Dans la cabine secouée, il n’arrivait pas à dormir comme le faisaient quand même les autres, épuisés, sur le plateau muni de bancs. Il somnolait et une nausée l’empêchait de fermer les yeux. Secoué par la route, il finit par vomir par la fenêtre, en se faisant engueuler par le conducteur, qui ne s’arrêta pas pour autant.

« Vous êtes malade, Herboteau ? demanda Salagnon quand ils furent arrivés.

— Oui mon capitaine. Mais rien que je ne puisse maîtriser.

— Ça ira ?

— Oui.

— Très bien ; dormez. »

 

Ils allaient dormir. Ils étaient épuisés de veilles et de marches, d’attente, du déchaînement brusque du combat qui les animait d’un coup, leur permettait d’extraordinaires prouesses qui les laissaient pantelants, rêvant de plages, de bière fraîche, de lits. Ils s’usaient. Il leur paraissait long le couloir de leur cantonnement, mal éclairé de loupiotes bas voltage, ils n’en voyaient pas le fond, ils le parcouraient en traînant les pieds, leurs semelles poussiéreuses de caoutchouc usé sur le lino élimé, ils allaient dans le couloir d’un pas mécanique vers le sommeil. Elle n’était pas fringante la troupe qui rentrait, les yeux rouges, le treillis raidi de crasse, la peau collante de sueur fauve, ils allaient en troupeau hésitant vers leur chambrée, vers le lit de fer où ils s’enrouleraient dans un drap et ne bougeraient plus. Et cette fois-ci ils rentraient presque tous, ils n’avaient pas le poids des morts à traîner, juste trois, et eux, leur propre chair fatiguée, leur âme trop lavée de sang, brillant dans le noir. Tout s’était bien passé au fond, ils avaient pu surprendre, n’avaient pas été surpris, ils rentraient presque tous. Au fond. Le pauvre éclairage du cantonnement ne les différenciait pas, accentuait les bosses de leur crâne, les ombres profondes de leurs traits, figurant des rictus autour de leurs lèvres crispées ; leurs yeux au fond de leur trou, sans reflets, ne se voyaient plus. Ils étaient fatigués, ils ne s’aimaient pas, ils tenaient ensemble en se serrant les coudes, s’appuyant épaule contre épaule. Ils veulent dormir, pensait Salagnon, juste dormir. Je les vois rentrer dans cette lumière jaunâtre où tourbillonnent des insectes, je les vois traîner les pieds, penser à dormir dans ce couloir sinistre du cantonnement, ce troupeau qui se sent fort, ils ont l’air de morts vivants et moi je suis leur chef. Il fait nuit, le matin va venir, nous rentrons au caveau et je refermerai la dalle derrière eux, nous pourrons passer le jour. Je continue de vivre alors que je ne devrais pas, c’est l’origine de la sueur forte qui m’entoure comme des vapeurs de tombeau, j’ai été tué en Indochine, à bout portant par surprise en mangeant une patte de poulet, je ne devrais pas être là. Je continue quand même. Nous tous continuons, nous ne devrions pas être là ; ce que nous vivons, ce que nous faisons, personne n’y résiste, personne ne peut en être indemne, mais nous continuons quand même, nous sommes l’armée zombie qui se répand sur la Terre et sème la destruction. Rassasiés, nous rentrons au tombeau pour passer le jour ; la nuit prochaine nous sortirons à nouveau, flairant le sang. Combien de temps cela durera-t-il ? Jusqu’à ce que nous tombions en poussière, comme les morts séchés que l’on trouve au désert, qui, si on les bouge trop, ne deviennent plus qu’un peu de sable. Il fallait vider l’eau, toute l’eau, cela avait été décidé ainsi. Le sol devait être sec, pour qu’aucun poisson ne survive ; ne reste que la poussière. Nous l’avons fait : et à la fin de la nuit nous rentrons au caveau pour passer le jour.

 

« À l’épreuve des balles, dit-il. J’ai testé. À dix mètres peut-être pas, mais là, de toute façon, on verra bien ; ce que j’ai vérifié, c’est que ça arrête une rafale de FM à cinquante mètres. Une balle peut passer, mais j’ai mes chances. » Le conducteur tapota la plaque de tôle qu’il avait vissée sur la portière, et l’autre comme un pare-soleil qui recouvrait le haut du pare-brise. « Je préférerais des vitres blindées, poursuivit-il, mais je ne suis pas chef d’État. Le verre blindé, on n’en trouve pas dans les ateliers du commun. »

Il était venu chercher Salagnon et ses gars après deux jours d’embûches. Salagnon dans la cabine se laissait refroidir par le vent du soir qui passait par la vitre ouverte, il était incrusté de sable et de sueur séchée qui faisait des cristaux blancs sur son visage et son treillis aux couleurs éteintes.

« Je suis chaudronnier et méthodique », lui dit le conducteur, sans quitter la route des yeux. Il lui fallait surveiller les trous, le camion cahotait, ce que l’on appelle ici une route est une piste de cailloux plus ou moins concassés, écrasés, et qui partent en masse lors des orages d’été, et s’effondrent sans prévenir, rampent vers les ravins lors des longues pluies d’automne.

« Et cela vous aide ? demanda Salagnon distraitement, les yeux perdus dans le paysage.

— C’est que ma place est bien plus risquée que la vôtre.

— Vous croyez ?

— Les statistiques, mon capitaine. Les conducteurs meurent plus que les officiers parachutistes. Par contre, nous mourons le cul sur notre banquette, couchés sur le volant, dans le camion qui brûle ; et vous les bras en croix, dehors, une balle dans le front et face au ciel.

— Les bonnes fois, sourit Salagnon.

— C’est une image. Mais dans les embuscades on vise les conducteurs ; ça arrête le camion, toute la colonne derrière, et on arrose tout ça bien immobile au FM. Le premier qui trinque, c’est moi, le type au volant. Des fois quand je conduis, la tête me brûle de la savoir si exposée.

— D’où le blindage ?

— J’en aurais bien mis plus mais je dois voir la route. Mais pour m’avoir, il leur faut maintenant une arme de bonne qualité, et qu’ils visent bien. Je deviens une cible moins facile, moins à leur portée ; ils tâcheront de viser un autre type, dans un autre camion. Sur le papier, j’en réchappe.

— Vous êtes méthodique, rit Salagnon.

— Et chaudronnier. Vous irez voir, c’est du cousu main. De la tôle de dix ajustée comme du papier découpé. De la belle ouvrage, mon capitaine. »

Ils dépassèrent Chambol au bord de la piste, debout sur sa Jeep à l’arrêt. Il se tenait au pare-brise, regardait le village en contrebas, la lumière penchée du soir sculptait son visage, lui donnait un masque de statue martiale. Il ne bougeait pas.

« Qu’est-ce qu’il fait là, ce con ? »

Salagnon le salua d’un mouvement des doigts, auquel l’autre répondit d’un imperceptible mouvement de menton. Deux half-tracks bloquaient l’entrée du village. De jeunes bidasses désœuvrés restaient plantés çà et là, leur casque lourd penché, tenant leur fusil comme des balais, enfantins dans leur culotte trop large. Le soleil regagnait l’horizon, les poussières en suspension attrapaient des reflets de cuivre, les jeunes visages des soldats reflétaient cette hébétude. Ils restaient là où ils étaient posés, ils ne savaient que faire. Salagnon descendit. Dans l’air épais du soir, chauffé par un soleil bas qui faisait cligner des yeux, il entendit les mouches. Elles faisaient résonner l’ambre épaisse où ils étaient tous figés, les soldats qui tenaient mal leur fusil, qui restaient immobiles et se taisaient. Les tireurs des half-tracks gardaient les mains sur les poignées de tir des mitrailleuses, ils regardaient droit devant eux et ne bougeaient pas davantage. Il entendit crier ; quelqu’un criait en français, trop fort pour ses cordes vocales, il ne comprenait pas ce qu’il disait. Plusieurs corps étaient allongés sur la caillasse entre les maisons. De là venait le grondement des mouches. Le mur de boue au-dessus d’eux était percé d’une rangée de trous irréguliers ; les balles de mitrailleuses passaient à travers sans problème, arrachant des morceaux de terre sèche. Un sergent hurlait après un Arabe couché, un vieux type tétanisé qui marmonnait entre ses gencives où manquaient des dents. Plusieurs bidasses regardaient la scène en spectateurs, certains les mains dans les poches, aucun ne disait rien ni n’osait esquisser un geste. Le sergent bourrait le vieux type de coups de pied en hurlant au-delà des possibilités de ses cordes vocales. Salagnon finit par comprendre :

« Où est-il ? Où est-il ?

— Sergent, vous cherchez quelque chose ? »

Le sergent se redressa, l’œil brillant, un peu de mousse au coin des lèvres à force de hurler sans reprendre son souffle.

« Je cherche le salaud qui nous a donné ce faux renseignement. J’ai perdu quatre hommes dans l’affaire, quatre gamins, et je veux le retrouver, ce salaud.

— Il sait quelque chose ?

— Ils savent tous. Mais ils ne disent rien. Ils se couvrent les uns les autres. Mais je trouverai. Il va me le dire. Ce salaud va payer. Si je dois raser le village pour qu’ils payent, je raserai. Il faut leur montrer. On ne laisse rien passer.

— Laissez ce type. Il ne sait rien. Il ne comprend même pas vos questions.

— Il ne sait rien ? Eh bien arrêtons tout de suite, vous avez raison. »

Il prit son pistolet réglementaire dans son étui de ceinture et d’un seul geste le pointa sur le vieil homme et tira. Le sang de son crâne éclaboussa les chaussures du soldat le plus proche, qui eut un sursaut, les yeux ronds, et ses doigts crispés sur son fusil se serrèrent, le coup partit, dans le sol, soulevant de la poussière, le secouant, et il rougit comme pris en faute, il marmonna des excuses. Salagnon s’approcha d’un pas, l’autre le regardait venir, l’œil vague, il sentait vraiment l’alcool. Il le frappa du poing sous le menton. Le sergent s’effondra, et à terre ne bougea plus.

« Dégagez la piste. Poussez vos caisses à roulettes sur le côté. »

Les half-tracks s’exécutèrent dans un nuage de gasoil, les soldats s’écartèrent. Salagnon réintégra son camion. Ils traversèrent lentement le village, en évitant les nids-de-poule, et les grosses pierres en travers du chemin. Le bruit constant des mouches s’accordait avec celui des gros moteurs. Le sergent était toujours à terre. Les soldats hébétés ne bougeaient pas, leur fusil pointé au sol, les yeux clignant dans le soleil du soir. Les corps allongés plongeaient dans l’ombre.

« C’est juste un peu de rangement à faire, grommela Salagnon. Ils se débrouilleront bien sans nous.

— Ils n’ont pas l’air très dégourdis, nota le conducteur.

— On leur demande de faire des choses horribles, encadrés par des cons, sous la direction d’un colonel d’opérette, et ceci pour rien de très clair. Ils nous haïront pour ça, longtemps. »

 

En 58 le Romancier revint à la tête de l’État. Il était écrivain militaire, au sens de ce personnage de l’Empire ou du Grand Siècle, du genre à tracer de grandes offensives au crayon rouge sur des cartes, à bousculer des maîtresses dans chacun de ses cantonnements, à connaître son armée sur les routes comme on connaît sa meute de chiens courants, du genre qui obéit ostensiblement à la volonté du prince mais ne suit en campagne aucun autre avis que le sien, du genre qui écrit des lettres brillantes à la veille des batailles et de gros volumes de Mémoires sur la fin de ses jours. Mais lui qui revint à la tête de l’État ne dirigea jamais aucune guerre, n’afficha jamais aucune maîtresse et ne trouva aucun prince à qui obéir.

En 58 les militaires mirent le Romancier au sommet de l’État, où il n’est de place que pour un seul. Il est étrange de penser qu’en cette place faite pour un prince on installa un militaire. Il est étrange que l’on se vouât à un militaire qui ne combattait pas, dont la seule flamboyance était verbale, qui se construisit lui-même avec acharnement par un extraordinaire génie littéraire. Son œuvre, grandiose, ne tint pas toute dans ses livres ; elle était surtout dans ses discours comme autant de pièces de théâtre, dans ses allocutions comme autant d’oracles, et dans l’extraordinaire fourmillement des anecdotes que l’on rapporte, dont la plupart sont apocryphes car il n’aurait jamais eu le temps de toutes les dire, mais elles font aussi partie de l’œuvre. Il avait du souffle, le grand général sans soldats qui manœuvrait les mots, il avait le souffle romanesque. Il en usa dans ses livres, et dans l’esprit même de ceux qui le lisaient. L’esprit des Français constitua l’œuvre du romancier : il les réécrivit, les Français furent son grand roman. On le lit encore. Il avait de l’esprit, qui est la façon française d’user du verbe, avec lui, et contre lui.

Les militaires, embarrassés de la plume, le placèrent à la tête de l’État ; on le chargea d’écrire l’Histoire. Il en avait déjà écrit le premier tome : on le chargea d’écrire la suite. Il aurait dans ce roman à cinquante millions de personnages la place du narrateur omniscient. La réalité sera faite tout entière de ce qu’il aura dit ; ce qu’il n’a pas dit n’existera pas, ce qu’il suggérera à mi-mots sera. La puissance narrative de cet homme était admirable. On lui prêta l’omnipotence du verbe créateur, on eut avec lui de ces rapports peu connus qu’entretiennent les personnages d’un roman avec leur écrivain. D’habitude ils se taisent, ils ne sont que les mots d’un autre, ils n’ont aucune autonomie. Le narrateur seul a la parole, il dit le vrai, il dit les critères du vrai, il laisse entendre le vrai, et ce qui reste, ce qui reste hors des catégories de ce qu’il narre, ne sera que bruits, plaintes, éructations et borborygmes voués à s’éteindre. Les personnages sont habités d’une douleur d’être si peu, qui les fait mourir à grand bruit, déchirés.

 

D’hélicoptère il voyait les commandos de chasse battre la campagne, il les voyait marcher en longues files égrenées dans les solitudes de la zone interdite, il voyait d’en haut sur les rochers clairs la ligne pointillée de silhouettes sombres, massives, sacs trop lourds, bidons d’eau, armes en travers des épaules. Ils parcouraient la zone sans rien laisser passer, ils traquaient ce qui restait des katibas détruites, ils cherchaient pour les tuer les petits groupes d’hommes affamés portant des armes tchèques, qui marchaient la nuit et passaient la journée dans des grottes. Les commandos de chasse marchaient beaucoup, pour le plus souvent ne rien trouver, mais leurs muscles devenaient des câbles durs, leur peau brunissait, leur âme devenait imperméable au sang, leur esprit reconnaissait l’ennemi à son visage, à son nom, au grain de sa voix. Salagnon survolait la zone en hélicoptère, il se posait juste au bon endroit, quand il fallait frapper un coup de masse pour que saute le verrou. Avec ses hommes de belle prestance ils formaient des masses, ils donnaient l’assaut à une grotte, ils interceptaient une bande plus forte encadrée d’officiers formés en Europe de l’Est. « Nous sommes des troupes de choc, disait Trambassac aux autres officiers qu’il traitait en badernes ; nous allons au contact ; nous allons et nous emportons. » Ils allaient par rotations d’hélicoptères, ils étaient vainqueurs, toujours ; ils repartaient en camions. Et cela ne changeait rien. Ils vidaient la campagne, une bonne part de la population était rassemblée dans des camps fermés, ils exposaient après chaque opération les corps inertes des hors-la-loi abattus, ils en tenaient le compte, et cela ne changeait rien. À Alger l’hostilité générale rongeait l’Algérie française. La terreur technique avait répandu la peur, poussière fine qui blanchissait tout, odeur persistante dont on ne pouvait se défaire, boue collante partout répandue dont on ne pourrait plus se nettoyer. La terreur rationnelle produisait de la peur, comme un déchet industriel, comme une pollution, comme la fumée grasse crachée par une usine, et le ciel, le sol, les corps en étaient imprégnés. Salagnon et ses hommes continuaient de frapper fort, ici et là, cela ne changeait rien, la peur imprégnait les pierres sur lesquelles on marchait, l’air que l’on respirait, poudrait la peau et l’âme, épaississait le sang, engorgeait le cœur. On en mourait d’empêtrement, de coagulation, d’embarras général de la circulation.

« Cela ne peut pas finir. Je n’ai plus d’Arabes à qui parler, disait Salomon. Ils sont morts, en fuite, ou bien ils se taisent et désapprouvent, et me regardent d’un air craintif ; on ne me répond même plus quand je parle. Ils m’évitent. Quand je marche dans la rue, j’ai impression d’être une pierre au milieu d’un ruisseau. L’eau m’évite, fait le tour, elle me mouille à peine, continue de couler en dehors de moi, et le caillou que je suis crève de ne pouvoir s’imprégner, crève d’être étanche, et de voir tout autour l’eau couler sans faire attention à moi. Je ne suis plus qu’une pierre, Victorien, et je suis malheureux comme le sont les pierres. »

 

« Il prétend te connaître », dit Mariani.

Il reconnut Brioude malgré son œil bouffi, son visage tuméfié, ses vêtements froissés avec des taches sur le devant, son col déchiré avec un bouton qui pendait à un seul fil, prêt à tomber ; il le reconnut, Brioude assis par terre contre le mur, un peu de travers, les mains attachées derrière le dos. Un jeune Arabe à côté de lui, exactement dans le même état, portait étrangement au revers de son veston élimé une petite croix latine en argent.

« Le père Brioude, continua Mariani, prêtre catholique, c’est sûr, et ancien combattant, prétend-il. L’autre dit s’appeler Sébastien Bouali, et être séminariste.

— Libanais ?

— Musulman d’Algérie. Converti. La ficelle est un peu grosse. »

Quand Mariani l’avait fait appeler, Salagnon était descendu dans le frigo, au sous-sol de la villa mauresque, dans cette cave nue où on les faisait attendre. Quelques heures au frigo suffisaient parfois, car ils entendaient les cris à travers les murs et ils sentaient le remugle qui stagnait, ils voyaient passer les types costauds en vareuse ouverte dont ils ne parvenaient pas à saisir les yeux, perdus au fond de leurs orbites comme des puits sous le pauvre éclairage. Les mettre au frigo parfois suffisait à ce que la terreur les liquéfie ; parfois non. On les emmenait alors dans les autres caves du sous-sol de la villa mauresque, là où l’on posait les questions, jusqu’à ce qu’ils disent, ou en crèvent.

Brioude n’avait pas beaucoup changé, plus impérieux encore malgré un œil qu’il n’arrivait pas à ouvrir, plus impatient, plus exaspéré encore des obstacles que le monde s’obstinait à dresser autour de lui. Salagnon s’accroupit, lui parla tout doucement.

« Qu’est-ce que tu fous là ?

— J’aide, mon vieux. J’aide.

— Vous savez au moins qui vous aidez, mon père ? demanda sèchement Mariani.

— Parfaitement, mon fils, dit-il avec un sourire qui incurva ses lèvres fines, ironique.

— Vous aidez des égorgeurs, qui font exploser des bombes dans les rues pour tuer au hasard. Vous savez qui c’est, le FLN ?

— Je le sais.

— Alors comment un Français comme vous peut-il les soutenir ? Et même les comprendre ? Vous seriez communiste, encore ; mais là : prêtre !

— Je sais qui ils sont. Un affreux mélange que nous avons composé nous-mêmes. Mais quels qu’ils soient, les Algériens ont raison de vouloir nous mettre dehors.

— Les Algériens, ce sont les Français d’ici ; et ici c’est la France. »

Salagnon se releva.

« Qu’est-ce qu’il a fait ?

— Je ne sais pas encore. On le soupçonne d’être agent de liaison pour le FLN.

— Laisse tomber.

— Tu rigoles ? On le tient, on ne va pas le lâcher. Il va nous donner pas mal d’informations.

— Laisse. Renvoie-le en France avec ce qu’il sait, qui est sûrement peu de chose, et intact. Il a déjà été assez secoué comme ça. Il a combattu avec moi pendant la guerre. On ne va pas se déchirer à ce point. »

Ils le relevèrent, ils lui enlevèrent les menottes et Brioude massa ses poignets rougis avec soulagement.

« Et lui ? »

Tous trois debout ils regardèrent le jeune Arabe contre le mur, qui les suivait des yeux sans rien dire.

« Son prénom et sa petite croix, c’est une couverture ?

— Il est vraiment catholique et baptisé. Il a choisi son prénom au moment du baptême, parce que l’ancien était celui du prophète, qu’il veut laisser en dehors de ça. Il s’est converti pour devenir prêtre. Il veut connaître Dieu, et il a trouvé les études islamiques imbéciles. Assis à quarante gamins à répéter le Coran sans le comprendre, devant un type maniaque qui joue du bâton à la moindre erreur, ça mène juste à la soumission, mais la soumission au bâton, pas à Dieu. L’Amour et l’Incarnation lui ont paru plus proches de ce qu’il ressentait. Il n’est plus musulman, mais catholique. Je réponds de lui, vous pouvez le détacher et le renvoyer en France avec moi.

— Il va rester avec nous.

— Il ne sait rien.

— Nous allons nous en assurer nous-mêmes.

— Il n’est plus musulman, vous dis-je ! Rien ne s’oppose plus à ce qu’il soit un Français, comme vous et moi.

— Vous ne savez pas exactement ce qu’est l’Algérie, mon père. Il restera Musulman, c’est-à-dire sujet français ; pas citoyen. Arabe, indigène, si vous voulez.

— Il s’est converti.

— On ne quitte pas le statut de Musulman en se convertissant. Il peut être catholique s’il veut, ça le regarde, mais il reste Musulman. Ce n’est pas un adjectif. On ne change pas de nature.

— La religion n’est pas une nature !

— En Algérie, si. Et la nature donne des droits, et en enlève. »

Le jeune homme accroupi contre le mur ne bougeait ni ne protestait. Il suivait la discussion d’un air attristé, découragé. La terreur viendrait plus tard.

« Allez-y, mon père ; ils savent ce qu’ils font. Ce qu’ils disent semble absurde, mais ici, ils ont raison. »

 

« C’est une guerre de capitaines », lui avait murmuré son oncle.

Les broussailles sèches jetées dans le feu flamboyèrent brusquement, et les éclairèrent tous. Il ne voyait même plus l’uniforme, il ne partageait sa vie qu’avec des gens qui portaient l’uniforme. Il ne voyait que les visages et les mains de ses compagnons, les visages dégagés des cheveux, les mains et les avant-bras dégagés des manches que tous portaient retroussées. Les grandes flammes de broussailles faisaient danser des ombres nettes sur les jeunes gens autour de lui. Il pensa à l’encre. Les flammes retombèrent. Les branches épaisses et les racines denses qu’ils avaient entassées dessous produiraient un feu tranquille et durable. Ils revirent les étoiles. Des langues de brise venues de loin apportaient des odeurs de buissons aromatiques et de pierres qui refroidissent. L’air sentait les grands espaces ; ils passaient la nuit dans la montagne.

« Ce sont nos hommes. Ils nous suivent, nous allons où bon nous semble. Nous sommes les capitaines. Notre vie et notre mort dépendent de nous. Ce n’est pas là ce que tu souhaitais ?

— Si. »

Un disque de braise leur chauffait le visage. De petites flammes bleues dansaient sur les tronçons de branches noires. Le bois dense brûlait calmement en produisant une chaleur qui rayonnait dans la nuit.

« Victorien, tu es avec nous ?

— Pour quoi précisément ?

— Prendre le pouvoir, tuer de Gaulle s’il le faut, garder la France dans toute son étendue, préserver ce que nous avons fait. Gagner.

— C’est un peu tard. Il y a eu tellement de morts. Tous ceux avec qui nous pouvions parler sont morts.

— Le FLN n’est pas le peuple. Il se maintient par la terreur. Il faut ne rien laisser passer, l’extraire lentement.

— Je suis fatigué de tous les morts, et de ceux à venir.

— Tu ne peux pas arrêter maintenant. Pas maintenant.

— Ils n’ont pas tort de vouloir nous chasser.

— Pourquoi faudrait-il que nous partions ? Alger, c’est nous qui l’avons fait.

— Oui. Mais à un prix qui est une plaie en nous-mêmes. La colonie est un ver qui ronge la République. Le ver nous ronge de ce côté-ci de la mer, et quand nous rentrerons, quand tous ceux qui ont vu ce qui s’est passé ici rentreront, la pourriture coloniale passera la mer avec eux. Il faut amputer. De Gaulle veut amputer.

— C’est une lâcheté, Victorien, de partir, et de laisser tout le monde se débrouiller. De Gaulle n’est qu’un calembour incarné. Il n’est la France que comme un jeu de mots, une manifestation de l’esprit français. Il décide de nous briser, alors que nous étions tout près de nous reconquérir. Viens avec nous, Victorien, au nom de ce que tu voulais être.

— Je ne crois pas que ce soit ça que je voulais.

— Fais-le pour Eurydice. Si nous partons, elle ne sera plus rien.

— Je la protégerai. Moi-même. »

L’oncle soupira, et se tut longtemps. « Comme tu veux, Victorien. » Un par un ils s’endormirent autour du cercle de braise, dans leur sac de couchage militaire. Des sentinelles veillaient sur eux, couchées dans les rochers.

 

Les opérations duraient plusieurs semaines puis ils rentraient à Alger. Ils tenaient soigneusement le compte des jours passés pour ne pas s’y perdre, le compte précis des semaines de soleil comme un liquide brûlant, de pierrailles à odeur de four, des fusillades dans la poussière, des embûches derrière les buissons, des mauvaises nuits sous les étoiles froides toutes présentes dans le ciel noir, des lampées d’eau tiède au goût de métal et des sardines à l’huile mangées à même la boîte. Ils rentraient à Alger en camion. Ils somnolaient à l’arrière serrés sur les bancs, Salagnon à l’avant dans la cabine, tête contre la vitre. Ils ne rentraient pas tous, ils savaient exactement combien d’entre eux manquaient. Ils savaient combien de kilomètres ils avaient parcouru à pied, et combien en hélicoptère ; ils savaient le nombre de balles qu’ils avaient tirées, cela avait été compté par l’intendance. Ils ne savaient pas exactement le nombre de hors-la-loi qu’ils avaient tués. Ils avaient tué du monde, il ne savait pas qui exactement. Les combattants, les sympathisants des combattants, les mécontents qui n’osaient pas en venir aux mains, et les innocents qui passaient là, ils se ressemblaient tous. Tous morts. Mais peuvent-ils être innocents ceux qui croient l’être, alors qu’ils sont tous apparentés ? Si la colonie crée la violence, ils sont tous, par le sang, dans la colonie. Ils ne savaient pas qui ils avaient tué, des combattants sûrement, des villageois parfois, des bergers sur les chemins ; ils avaient compté le nombre de corps laissés à la pierraille, dans les buissons, dans les villages, ils avaient augmenté ce chiffre du nombre des corps qu’ils avaient vu tomber, disparus et emportés, et ceci donnait donc une somme, qu’ils enregistraient. Tout corps tombé était celui d’un hors-la-loi. Les morts, tous, avaient quelque chose à se reprocher. Le châtiment était la marque de la culpabilité.

Ils rentraient à Alger en camion sans se précipiter, les chauffeurs pour une fois respectaient les limites de vitesse, observaient les priorités, essayaient de ne point trop cahoter, évitaient les trous de la route car ils portaient une cargaison d’hommes que l’on envoyait se reposer. Ils allaient à petite allure dans les rues d’Alger, cédant le passage, s’arrêtant aux feux. Les filles d’Alger leur faisaient de petits signes, les filles brunes au regard intense, très noir, avec des lèvres très rouges qui sourient beaucoup et qui bavardent, les filles vêtues de robes à fleurs qui dansent sur leur corps, découvrant leurs jambes à chacun de leur pas, celles-là. Les autres ne comptaient pas. Alger compte un million d’habitants dont la moitié ont la parole. Les autres se taisent de par leur naissance. Ils n’ont pas la parole car ils ne maîtrisent pas cette langue en quoi se dit la pensée, le pouvoir et la force. Quand ils la maîtrisent, car ils veulent à toute force partager la langue de la puissance, on les félicite. Et on traque la moindre inflexion, le moindre idiotisme, la moindre impropriété. On trouvera, on trouve la faute quand on la cherche, dût-elle être une légère modulation inhabituelle. On sourit. On les félicite de cette maîtrise, mais ils ne partageront pas. Ils n’en sont pas, c’est bien visible. On multipliera les contrôles ; on trouvera une trace. Sur leur corps, sur leur âme, sur leur visage, dans le grain de leur voix. On les remerciera de cette maîtrise de la langue, mais ils n’auront toujours pas le droit complet à la parole. C’est sans fin. Il nous faudrait quelque chose que l’on soit fiers d’avoir fait ensemble, pensait Salagnon. Quelque chose qui soit bien. Ce sont des mots enfantins, mais l’on ne vibre qu’à des mots enfantins.

Du refus de plier nous pouvons être fiers. On racontera ça, le sursaut qui a sauvé l’honneur. Sur le reste on jettera un voile pudique. Et ce voile, drap posé dessus les cadavres, dessus ce que l’on devine être des cadavres défigurés, nous étouffera. Mais pour l’instant les jeunes filles d’Alger, celles qui vont les cheveux libres, la jambe bronzée, le regard hardi, nous font des signes ; à nous, les guerriers en camion qui descendent des montagnes, maigres et brunis comme des bergers, baignés de sueur qui cristallise, tachés de sang noirci, mal rasés, dégageant une odeur de fauves fatigués, de peur surmontée mais vécue, de poudre, de graisse d’armes et de gasoil ; elles nous font de petits signes auxquels nous répondons à peine. Les autres ne comptent pas. Les parachutistes somnolent sur les bancs du camion, leur tête penchée ballottant sur l’épaule du voisin, cuisses ouvertes, leurs armes bien graissées posées à leurs pieds. Ils ne sont pas tous revenus. Ils apparaissent pour ce qu’ils sont : des garçons de dix-neuf ans serrés les uns contre les autres. L’un d’eux les conduit ; Salagnon, qui a dépassé cet âge, est dans la cabine et indique la direction d’un geste. Il leur dit où aller. Ils le suivent, les yeux fermés.

 

Les gros GMC ne pouvaient rouler dans les ruelles de la Casbah entrecoupées d’escaliers. Ils l’auraient fait sinon, ils auraient fait passer de gros camions chargés d’hommes à travers le quartier arabe, grondant de leur gros moteur, puant le gasoil, car il n’est aucun territoire qui doive être hors-la-loi : il fallait montrer dans cette guerre, il fallait leur montrer. Mais dans les ruelles montueuses les camions à larges roues ne pouvaient passer, alors ils longeaient le quartier des maisons blanches, grouillant d’hommes, bondé comme le sont les fourmilières, ils passaient par les rues en contrebas, Randon et Marengo, avant de traverser Bab el-Oued, pour montrer encore.

Les camions ralentirent, les gens marchaient sur la chaussée, ils étaient innombrables. C’est eux ! se dit brusquement Salagnon. Et tout à coup réveillé il se redressa. Eux ! La bêtise de cette exclamation le ravit : voilà qui était simple ! Les hommes derrière se redressèrent aussi, comme des chiens chasseurs aux aguets, ils ne dormaient plus. Eux. Les camions allaient au pas dans la rue bondée, frôlant les passants qui ne les regardaient pas, leurs yeux laissés à la hauteur des grands pneus poussiéreux des GMC, juste attentifs à ne pas se faire écraser les pieds. Eux. Ils sont si nombreux, pensa-t-il, un fleuve, et nous sommes des pierres impénétrables, ils sont si nombreux qu’ils vont nous engloutir.

Éreinté par des semaines d’opérations dans la montagne, bercé depuis des heures par le doux grondement de la colonne de camions, il fut atteint en entrant dans Alger de phobie démographique. La foule, peut-être, l’étroitesse des rues, peut-être, l’intoxication par les gaz noirâtres des gros moteurs dans les rues confinées ; peut-être. La phobie démographique l’atteignit par un dégoût brusque face au chiffre de la fécondité. C’est une forme de folie que d’être atteint de dégoût devant un chiffre, mais dans le domaine de la race tout est folie. Les mesures sont folles.

Les Arabes ne relevaient pas les yeux, ne les détournaient pas, ils ne regardaient pas ; ils nous rejettent, pensa Salagnon. Ils attendent juste que nous partions. Et nous partirons, à moins de les briser tous, ce que nous ne pourrons pas. Huit contre un, et tant d’enfants. Un fleuve immense et nous ne sommes que quelques grosses pierres. L’eau arrive toujours à ses fins. Nous partirons un jour ou l’autre à cause de leur patience à endurer.

Eux ; et nous, à nous voir sans nous regarder. Eux en contrebas, nous sur de gros camions, nos regards pas en face, chacun regardant autre chose, mais en contact ininterrompu. Nous d’autant plus nous, d’autant plus fermement nous qu’ils sont eux ; et eux d’autant plus eux qu’ils nous rejettent. Je n’en connais pas un seul depuis le temps que je suis là, pensait Salagnon. Pas un seul à qui j’ai parlé sans attendre la réponse que je voulais entendre, pas un qui m’ait adressé la parole sans trembler de ce que j’allais faire. Je n’ai jamais parlé à aucun d’entre eux, et ce n’est pas une question de langue. Le français, je l’ai utilisé pour faire taire. Je pose des questions ; leurs réponses sont contraintes. Les mots entre nous étaient des fils de fer, et pendant des dizaines d’années encore, quand on utilisera les mots qui furent utilisés alors, on s’électrocutera à leur contact. Prononcer ces mots figera la mâchoire dans un spasme galvanique, on ne pourra plus parler.

Mais il voyait leur visage quand ils frôlaient son camion qui allait au pas ; il savait lire les visages car il en avait tant peint. Ils nous rejettent, pensait-il, je le vois, ils attendent que nous partions. Ils sont fiers de nous rejeter, ensemble, fermement. Nous partirons un jour, à cause de ce qu’ils endurent ensemble, et sont fiers d’endurer. Nous affectons de ne rien comprendre à ce qui se passe. Si nous admettions que nous sommes semblables, nous les comprendrions aussitôt. Nous partageons des désirs semblables, les valeurs mêmes du FLN sont françaises et s’expriment en cette langue. Les ordres de mission, les comptes, les rapports, tous les papiers ensanglantés saisis sur des officiers morts sont rédigés en français. La Méditerranée brillant au soleil est un miroir. Nous sommes, de part et d’autre, reflets tremblants les uns des autres, et la séparation est horriblement douloureuse et sanglante ; comme des frères proches nous nous entre-tuons à la moindre discorde. La violence la plus extrême est un acte réflexe devant les miroirs légèrement inexacts.

Le camion de tête s’immobilisa, la foule coagulait dans la rue en contrebas du quartier arabe, il n’avançait plus. Il fit gronder son moteur, retentir la note grave et puissante de son avertisseur, et les gens s’écartèrent lentement, lentement car ils étaient épaule contre épaule. Ils sont si nombreux qu’ils vont nous engloutir, pensa Salagnon, huit contre un et tellement d’enfants. Le gouvernement de France ne veut pas du droit de vote car cela enverrait cent députés d’ici à l’Assemblée. Les Européens d’ici ne veulent pas d’égalité car ils seraient engloutis. Huit contre, et tant d’enfants.

Nous avons la force. Si l’on nous donne un point d’appui, nous pourrons soulever le monde. Le point d’appui est juste un tout petit mot : « eux ». Avec « eux », nous pouvons user de la force. Chacun, dans cette guerre en miroir, dans cette tuerie dans une galerie de miroirs, chacun s’appuie sur l’autre. « Nous » se définit par « eux » ; sans eux nous ne sommes pas. Eux se constituent grâce à nous ; sans nous ils ne seraient pas. Tout le monde a le plus grand intérêt à ce que nous n’ayons rien de commun. Eux sont différents. Différents par quoi ? Par la langue, et la religion. La langue ? L’état naturel de l’humanité est d’en parler au moins deux. La religion ? Est-elle de tant d’importance ? Pour eux, oui ; disons-nous. L’autre est toujours irrationnel ; s’il est un fanatique, c’est lui.

L’islam nous sépare. Mais qui y croit ? Qui croit à la religion ? elle ressemble à ces frontières dans les jungles, qui furent tracées un jour sur une carte, et que l’on s’accorde à ne pas toucher, et que l’on finit par croire naturelles. La France tient à l’islam comme à une barrière d’espèce, une barrière qui passe pour naturelle entre les citoyens et les sujets. Rien dans la République ne peut justifier que vivent sur le même sol des citoyens et des sujets. La religion y pourvoira, comme un caractère inné, transmissible, attaché à la nature de certains, qui les rendra inadaptés pour toujours à toute citoyenneté démocratique.

Le FLN tient à l’islam comme caractère presque physique, héritable, qui permet de rendre incompatible le sujet colonial et la France, laissant comme avenir l’indépendance pleine et entière d’une nation nouvelle, islamique et ne parlant qu’arabe.

De quoi a-t-on peur ? De la puissance de l’autre, de la perte de contrôle, de l’affrontement des fécondités. On applique le levier de la force sur le petit mot « eux », auquel on tient plus qu’à tout. L’islam occupe tout le paysage d’un commun accord. Des gens que cela indifférait sont contraints de ne plus penser qu’à ça ; ceux qui ne voudraient pas y penser sont éliminés. Chacun est prié de choisir sa place de chaque côté de la limite, limite de papier, que l’on pense maintenant naturelle. Il suffirait d’ôter la petite pierre sur laquelle on pose le levier, ôter eux, n’utiliser plus qu’un nous de plus grande taille. Tant qu’il s’agit de eux et nous, ils ont raison de vouloir que nous partions. Nous ne restons qu’en piétinant les principes que nous inventâmes et qui nous fondent. C’est en nous que les tensions sont le plus fortes, c’est nous que les contradictions détruisent, elles nous déchirent de l’intérieur, et nous partirons, avant que la douleur que nous leur infligeons ne leur fasse lâcher prise. Nous partirons, car nous continuons d’employer ce mot là : eux.

Combien de temps cela va-t-il durer ?

 

Eurydice radieuse s’était logée dans un appartement minuscule, une pièce au sixième étage dont le balcon donnait sur la rue. Appuyée à la balustrade de fer noir, elle regardait l’agitation d’en haut, de très haut, un sourire heureux sur les lèvres. Victorien venait la rejoindre, il montait les six étages en courant et la serrait contre lui. Leurs cœurs précipités s’accordaient, il était hors d’haleine et cela le faisait rire, un rire entrecoupé d’inspirations profondes, lui qui pourtant courait, marchait dans la montagne, avait des jambes et une endurance à toute épreuve. Quand il avait repris son souffle, assez pour que sa bouche soit soulagée de la tâche de respirer, ils s’embrassaient longtemps. Elle travaillait comme infirmière à Hussein-Dey, parfois le jour, parfois la nuit, elle rentrait alors au matin et s’endormait dans l’animation de la rue qui montait le long des façades, passait le balcon, franchissait les volets entrouverts et venait la bercer dans son lit. Sans la réveiller il se glissait contre elle ; elle ouvrait les yeux dans ses bras.

Elle passait de longues heures d’un temps déréglé à regarder dehors, regarder le plafond au-dessus de son lit, et trouver dans ce temps sans rien la matière d’un bonheur immense. Elle lisait les lettres de Victorien, scrutait les dessins qu’il lui envoyait, cherchant dans les traits, dans les touches, dans tous les effets de l’encre la moindre trace du moindre de ses gestes. Maintenant elle lui répondait. Il venait de façon irrégulière, quand sa bande armée rentrait se reposer, réparer ses plaies, combler ses trous, quelques jours en ville comme une cale sèche où ils pensaient à autre chose avant de repartir. Ils ne rentraient jamais tous. Il montait les six étages en courant, parfois en uniforme de sortie, repassé, propre, rasé, et parfois encore tout imprégné de sueur et de poussière, sa Jeep garée n’importe comment sur le trottoir, laissée là, gênant tout le monde, mais son allure et son uniforme fatigué lui permettaient dans Alger de faire comme il voulait. On le saluait même en descendant du trottoir pour contourner sa Jeep. Il prenait une douche et se glissait contre elle, son vit dressé en permanence.

« Et ton mari ?

— Il s’en moque. Il passe son temps avec des copains à lui, ils se réunissent beaucoup. Il s’est engueulé avec mon père parce qu’il le trouve mou. Je crois qu’il n’a vu aucun inconvénient à ce que je déménage. Avec d’autres gars, ils manipulent des armes, ils parlent fort. Ils ont fortifié notre appartement. Je n’y ai plus aucune place. Ils veulent faire de Bab el-Oued une forteresse, un Budapest inexpugnable d’où personne ne pourrait les chasser. Ils veulent faire la peau aux Arabes. Tant que je ne m’affiche pas avec toi, ce que je fais l’indiffère ; et si quelqu’un le chambre, il le tue. S’il te rencontre avec moi, il te tue. »

Elle le dit avec un sourire étrange et l’embrassa.

« Il n’y va pas par quatre chemins, sourit-il.

— L’Algérie est en train de mourir, Victorien. Il y a tellement d’armes, chacun en veut. Ce que l’on pensait tout bas, ce que l’on se contentait de dire, on le fait maintenant. Tu n’imagines pas combien à l’hôpital je suis heureuse de voir une crise d’appendicite, un accouchement, une fracture du bras dans une chute de bicyclette, tous ces problèmes que soignent les autres hôpitaux ; parce que dans celui-là arrivent jour et nuit des gens blessés par balles, au couteau, brûlés par des explosions. Dans les couloirs il y a des policiers armés, des militaires en faction devant les chambres pour que l’on ne vienne pas mitrailler, égorger, enlever les blessés, finir le travail. Je rêve d’une épidémie simple, d’une grippe saisonnière, je rêve d’être infirmière en temps de paix pour soigner les bobos et réconforter des vieux qui perdent un peu la tête. Prends-moi dans tes bras, embrasse-moi, viens en moi, Victorien. »

Ils restaient très longtemps l’un contre l’autre, essoufflés, trempés de sueur, les yeux clos. Un peu d’air venait parfois de la mer, se glissait par la fenêtre et leur caressait la peau. Passaient par là des odeurs de fleurs et de viande grillée. Par le volet entrouvert ils entendaient le brouhaha de la rue, et parfois une explosion ébranlait l’air chaud. Cela ne les faisait pas sursauter.

 

Son oncle vint le chercher.

« C’est le moment, Victorien, de savoir ce que l’on veut. Et ce que je veux, moi, c’est garder ce que nous avons gagné. Nous avons sauvé l’honneur. Il faut le garder. »

Ils allèrent voir Trambassac. Des types en armes allaient dans les couloirs, par groupes, avec des bérets de couleurs différentes, et quand les groupes se croisaient ils se dévisageaient sans savoir exactement quoi faire. Ils évaluaient les bérets, jugeaient des insignes et passaient leur chemin, en jetant des regards méfiants par-dessus leur épaule, l’index droit passé dans le pontet de l’arme. Le coup d’État était général, chacun était putschiste à son compte. Trambassac restait derrière son bureau, assis. Il avait rangé tous ses dossiers, débarrassé ses affaires, il n’avait laissé que les peintures au mur ; sinon tout était prêt pour un déménagement. Il attendait.

« Qu’allez-vous faire, mon colonel ?

— Obéir au gouvernement, messieurs.

— Lequel ?

— Quel qu’il soit. Remplacez-le, j’obéirai encore. Mais ne comptez pas sur moi pour le changer. Moi, j’obéis. On m’a demandé de reconquérir, pour certaines raisons ; j’ai reconquis. On me demande d’abandonner pour d’autres raisons, voire pour les mêmes ; j’abandonne. Ordre et contrordre, marche et contremarche, c’est la routine militaire.

— On nous demande de renoncer, mon colonel, de renoncer à ce que nous avons gagné.

— L’esprit militaire ne s’arrête pas à ces détails. Nous sommes gens d’action ; nous faisons. Défaire, c’est toujours faire. En avant, marche ! En arrière toute ! J’obéis. Mon rôle c’est de maintenir tout ça. » D’un geste il engloba son uniforme, le bureau et au mur les dessins encadrés de Salagnon. « Peu importe ce que je fais. Je dois maintenir. »

Les paras d’encre noire les regardaient fixement comme une garde d’honneur que rien ne troublerait ; chacun avait un nom, plusieurs étaient morts ; Trambassac les gardait précieusement. « Je maintiens ceci, dit-il. Je suis fier de ces hommes. J’obéis. Faites ce que vous devez, messieurs. »

L’oncle se leva brusquement, et sortit furieux.

« Et toi ? Victorien ?

— Je ne veux pas le pouvoir.

— Moi non plus. Juste le respect de ce que nous avons fait. On va y arriver. On doit y arriver. Je vais y arriver. Sinon je ne me remettrai jamais de cette humiliation qui dure depuis vingt ans. Et tous ces types morts autour de moi auront été tués pour rien.

— Moi aussi je suis entouré de morts. J’ai l’impression que mon contact tue. Cela va trop loin. Il faut que j’arrête. J’aurais dû déjà arrêter.

— Arrêter maintenant c’est tout perdre. Perdre tout ce qui a eu lieu avant.

— C’est déjà perdu.

— Tu es avec nous ?

— Fais sans moi. »

 

Peindre sauvait sa vie et son âme. Il resta plusieurs jours sans rien faire d’autre. Peindre permet d’atteindre cet état merveilleux où la langue s’éteint. Dans le silence des gestes, il n’était plus que ce qui était là. Il peignit Eurydice. Il peignit Alger. Il dormait dans ses quartiers pour que l’on sache où il était. Dans la confusion qui suivit le coup de force on vint l’arrêter. Quatre hommes en civil déboulèrent dans sa chambre, se disposèrent en arc de cercle autour de lui, pour ne pas se gêner et dégager les axes de tir, ne pas laisser d’angle mort ; d’une voix ferme mais légèrement inquiète ils lui demandèrent de les suivre. Il se leva sans gestes brusques, laissant ses mains visibles ; il nettoya ses pinceaux et les suivit. Son oncle avait disparu, il l’apprit en Espagne, en fuite. Des types en civil l’interrogèrent longuement mais sans le toucher. Il fut mis à l’isolement. On lui accorda de garder un carnet et un crayon. Il pouvait rester longtemps comme ça, réduit à une feuille blanche devant lui de la taille d’une main.

On le relâcha. On n’avait pas arrêté tout le monde. Qui alors garderait la prison ? Il rejoignit son bataillon, restructuré, et dont on avait changé le nom.

Les forces en présence se multipliaient. Les hommes de guerre comme lui n’étaient plus les seuls à avoir des armes. Les jeunes appelés à peine sortis de leurs familles avaient des armes. Les policiers en uniforme avaient des armes. Les divers services de police avaient des armes. Des hommes en civil venus de France avaient des armes. Les Européens d’Alger, brouillons et furieux, avaient des armes. Les Arabes, radieux et disciplinés, avaient des armes. Des fusillades sporadiques éclataient d’heure en heure. Des explosions sourdes secouaient les vitres. Des ambulances sillonnaient Alger, ramenant les blessés à Hussein-Dey. On s’entretuait dans les chambres. On avait arrêté les opérations, on ne perquisitionnait plus, on restait en vie. D’autres se battaient, se tendaient des embuscades dans les cafés, faisaient sauter des villas, jetaient des corps mutilés dans la mer. Trambassac se morfondait dans son bureau, son bel outil inutile.

On les rapatria. Ils traversèrent la mer en bateau. Salagnon fut affecté en Allemagne. Il y était encore, sourit-il, mais quel détour ! On l’avait cantonné sur une base en compagnie d’un régiment de chars. Les hélicoptères alignés sur le ciment propre ne volaient pas. Les grosses maisons d’Allemagne, toutes neuves, ne servaient qu’à habiter, tout y était fonctionnel, les rues ne permettaient pas de vivre. Le ciel toujours couvert ressemblait à un chapiteau de toile grise, ballonné d’une incroyable quantité d’eau prête à tomber, et qui toujours suintait.

Quand là-bas la guerre fut finie il démissionna. Il n’y en aurait plus d’autre avant longtemps, et il ne se voyait pas manœuvrer des chars à l’aveugle contre d’autres chars. Il contacta Mariani. Il avait mis fin à son contrat et ne savait que faire. En juillet ils prirent l’avion pour Alger.

Avec leur ressemblance à tous deux, leur carrure et leurs crânes rasés, leurs gestes nets et leurs yeux aux aguets, leur chemise colorée par-dessus leur pantalon, ils avaient l’air d’agents secrets en mission secrète, qui seraient déguisés en agent secret en mission secrète.

Sur les sièges alignés dans la carlingue il n’y avait qu’eux. L’hôtesse vint bavarder un moment puis se déchaussa et s’assoupit sur une ligne de fauteuils vide. Personne n’allait plus à Alger, mais l’avion repartirait archiplein, on se battrait pour y monter. De très loin par-dessus la mer ils virent les colonnes de fumée noire. L’avion pivota pour se mettre dans l’alignement des pistes et ils virent par le hublot monter vers eux la fumée des incendies par-dessus les rues blanches qu’ils connaissaient si bien. Ils avaient chacun un petit sac de voyage et un pistolet glissé dans la ceinture de leur pantalon, sous la chemise flottante. On ne les contrôla pas, plus personne ne contrôlait rien, leur duo gémellaire, leur carrure et leur coupe d’hommes de guerre, leur petit sac pourtant suspect, tout paraissait normal. On les laissait passer, on s’écartait sur leur passage, on les saluait, les militaires, des policiers armés jusqu’aux dents, les agents civils. Les bâtiments de l’aéroport étaient bondés de familles effondrées sur des valises en tas. Les enfants, les vieillards, tous étaient là avec trop de bagages, les hommes allaient et venaient, transpirant dans leur chemise blanche auréolée sous les bras, beaucoup de femmes pleuraient à petit sanglot. Ils étaient tous européens. Des employés arabes traversaient parfois la foule pour les besoins du ménage, du service, des bagages ; ils essayaient de ne heurter personne, regardaient où ils posaient leurs pieds, étaient suivis de regards de haine. Les Européens d’Alger attendaient des avions. Les avions arrivaient vides et repartaient sans délai, les emportaient en France par centaines. On ne vendait même plus de billets. On montait dans l’avion par un mélange de culot, de soudoiement et de menaces.

Partout, des traces de balles étaient visibles sur les murs, isolées ou en chapelets de trous. Les cafés incendiés étaient fermés de planches. La plupart des boutiques avaient baissé leurs rideaux de fer, mais certains étaient déchirés, tordus, ouverts à la pince. Des objets divers jonchaient la rue. Des meubles entassés, lits, tables, commodes, brûlaient. Ils virent un homme ouvrir la porte de sa voiture, poser un bidon d’essence sur le siège avant d’y mettre le feu. Il la regarda brûler, et les gens hébétés qui passaient autour, évitant les débris des maisons sur le trottoir, n’y jetaient qu’un œil distrait. Un lit bascula d’une fenêtre et s’écrasa au sol. Sur tous les murs un peu dégagés tonitruaient des inscriptions baveuses en grosses lettres blanches : OAS était partout. Une femme serrant son haïk autour d’elle traversa la rue à la hâte. Un scooter monté par deux jeunes gens zigzagua sur la chaussée, évitant les débris de verre, les voitures percées de balles. Ils arrivèrent derrière la femme qui se pressait sans rien regarder autour d’elle, le passager brandit un pistolet et lui tira deux fois dans la tête ; elle tomba, son haïk ensanglanté, et ils continuèrent de descendre la rue sur leur scooter de leur allure zigzagante. Les gens enjambaient la femme morte comme s’il s’agissait d’un débris. Ils en virent deux autres dans la même rue, étendues dans leur sang. Une famille tout entière sortit d’un immeuble, chargée de beaucoup trop de bagages, l’homme corpulent traînait deux valises, la femme de gros sacs en bandoulière, les quatre enfants et la grand-mère portant ce qu’ils pouvaient. Il les houspillait en transpirant, ils firent quelques dizaines de mètres. Ils furent arrêtés par de jeunes gens en chemise blanche qui leur indiquèrent de revenir sur leurs pas. Il s’ensuivit une altercation, le ton monta, il se fit de grands gestes, l’homme reprit ses valises, une dans chaque main et fit un pas en avant. L’un des jeunes gens sortit un pistolet de sa ceinture et abattit le petit homme corpulent d’une seule balle. « On ne part pas ! » hurlèrent-ils en s’éloignant, à l’attention des fenêtres ouvertes, des balcons d’où l’on se penchait pour voir. « On reste ! » Et tous dans la rue approuvaient vaguement, baissaient la tête, s’éloignaient du mort. Mariani et Salagnon ne s’arrêtaient à rien. Ils traversaient Bab el-Oued pour ramener Eurydice. Son petit appartement était vide. Ils la trouvèrent chez son père.

 

Salomon hagard restait chez lui. Il avait fermé les volets, il vivait dans la pénombre, il avait vissé des plaques de tôle sur chaque fenêtre qui les bloquaient jusqu’à mi-hauteur. Victorien les toqua de l’index, elles résonnaient avec souplesse.

« Tu as trouvé ça où, Salomon ?

— Ce sont des couvercles de gazinières.

— Tu crois que cela va te protéger ?

— Victorien, on tire dans la rue. On tire sur les gens, on se fait tuer en passant devant sa fenêtre. Je ne sais même pas qui tire. Ils ne savent même pas sur qui ils tirent. Ils tirent sur la foi d’un visage, et ici on se ressemble quand même beaucoup. Je me protège. Je ne veux pas mourir par hasard.

— Salomon, une tôle pareille, une balle ne s’aperçoit même pas qu’elle la traverse. Tu ne te protèges pas, et tu ne vois plus rien. Tu cloues juste ton cercueil avec toi dedans. Il faut partir. On t’emmène. »

Quand les deux hommes étaient entrés dans l’appartement obscurci qui commençait de sentir la cave, avec leurs larges épaules, leurs gestes précis, leurs yeux méfiants, Eurydice s’était glissée dans les bras de Salagnon, infiniment soulagée.

« Je viens te chercher », souffla-t-il à son oreille, envahi d’un coup de l’odeur prenante de ses cheveux.

Elle avait acquiescé du menton sur son épaule, sans rien dire car si elle avait ouvert la bouche pour parler, elle aurait sangloté. Une strounga ébranla les vitres, toute proche, Eurydice sursauta sans ouvrir les yeux, Salomon rentra un peu plus la tête dans les épaules. Il restait debout au milieu de chez lui, les yeux fermés, ne bougeait pas.

« Bon, Kaloyannis, on y va, dit Mariani.

— Mais où ?

— En France.

— Qu’est-ce que vous voulez que j’aille faire en France ?

— C’est le pays dont vous avez le passeport. Ici, vu les tôles que vous mettez aux fenêtres, ce n’est plus chez vous.

— On part, papa », dit Eurydice.

Elle alla chercher deux valises déjà prêtes. On frappa à coups redoublés. Mariani alla ouvrir. Un type surexcité déboula dans la pièce, sa chemise blanche largement ouverte luisait dans la pénombre. Il s’arrêta net devant Eurydice.

« C’est quoi ces valises ?

— Je pars.

— C’est qui ? demanda Mariani.

— Son mari.

— C’est toi, Salagnon, qui l’emmènes ? » aboya-t-il.

Il sortit une arme de sa ceinture. Il parlait en gesticulant, le doigt sur la détente.

« Il n’est pas question que tu partes. Vous, si. Vous retournez en France. Vous n’avez pas été capables de mater les crouilles, alors au revoir, on s’en charge. Eurydice est ma femme, elle reste à la maison. Le docteur Kaloyannis, il est un peu youpin, un peu grec, mais il est d’ici. Il ne bouge pas ou je lui mets une balle. » Il était très beau, le mari d’Eurydice. Il parlait avec fougue, ses lourds cheveux noirs glissaient sur son front, un peu de salive moussait à la commissure de ses belles lèvres. Il pointait son arme en parlant. « Kaloyannis, si tu touches cette valise, je te flingue. Et toi, Salagnon, para de mes deux, traître et abandonneur, tu débarrasses le plancher avec ton coulo en chemise à fleurs avant que je m’énerve. Tu nous laisses régler ça entre nous. »

L’arme pointait sur le front de Salagnon, l’index tremblait sur la détente. Mariani leva le bras comme à l’exercice et lui tira une balle à la base du crâne. Le sang gicla sur la tôle vissée à la fenêtre et il tomba, tout mou.

« T’es con, Mariani, s’il avait eu un spasme, il m’en collait une.

— On ne maîtrise pas toujours tout ; mais ça s’est bien passé. »

Eurydice se mordait les lèvres et les suivit. Ils prirent Salomon par l’épaule et il vint docilement. Une strounga ébranla l’air, un nuage de poussière blanche se leva au bout de la rue. Des débris jonchaient le trottoir, une boutique flambait, des meubles cassés attendaient qu’on les brûle. Plusieurs voitures, portes ouvertes, pare-brise étoilé de fissures, s’étaient mises en travers ; dans l’une d’elles le conducteur ensanglanté était couché sur le volant. Un Arabe élégant inspectait la 2 CV garée le long du trottoir.

« Docteur Kaloyannis, heureux de vous voir. »

Il se redressa. La crosse d’un pistolet dépassait de sa ceinture. Il souriait, très à l’aise.

« Vous tombez bien. Je viens d’acheter la boutique des Ramirez. Pour pas grand-chose, mais bien plus que si on la leur avait prise. J’envisageais également d’acheter votre voiture. »

Ils posèrent les valises dans le coffre.

« J’y tiens, docteur Kaloyannis.

— Il ne vend pas, grogna Mariani.

— Je peux prendre, et je vous offre de payer », sourit-il.

Les coups de feu se succédèrent très vite, mais dans le chaos de la rue on ne les remarqua pas. Mariani avait tiré dans la poitrine, l’autre tituba et s’effondra, la main à moitié hors de sa poche, tenant quelques billets froissés.

« Mariani, tu ne vas pas tuer tout le monde.

— M’en fous, les morts. J’en ai tellement vu. Ceux qui m’empêchent, je les écarte. Venez, maintenant. »

Ils traversèrent Alger qui s’effondrait, Salagnon conduisait, Mariani coude à la fenêtre tapotait la crosse de son arme. Sur la banquette arrière Eurydice tenait la main de son père. Sur la route de l’aéroport ils furent arrêtés par un barrage de gardes mobiles. Les hommes ne lâchaient pas la poignée de leur pistolet mitrailleur tenu en bandoulière, ils transpiraient sous leur casque noir. Un peu en retrait un groupe d’Arabes en uniformes neufs attendaient, assis sur le capot d’une Jeep.

« C’est quoi ça ?

— L’armée du FLN. Ce soir on s’en va. Ils prennent notre place, et plus personne ne passe. En fait on n’en sait rien. On s’en fout. Qu’ils se débrouillent entre eux. »

Salomon ouvrit la portière et sortit.

« Papa, tu vas où ? s’étrangla Eurydice.

— La France c’est trop loin, grommela-t-il. Je veux rester ici. Je veux être chez moi. Je vais voir avec eux. »

Il se dirigea vers les hommes du FLN, leur parla. Une conversation s’engagea. Salomon s’animait, les Arabes souriaient largement, ils posèrent la main sur son épaule. Ils le firent monter dans la Jeep, à l’arrière, l’un d’eux à côté de lui. Ils parlaient mais de la 2 CV on ne distinguait pas ce qu’ils disaient, Salomon avait l’air inquiet, les Arabes souriaient, maintenant une main sur son épaule.

« Vous y allez ? demanda le garde mobile agacé.

— Eurydice ? » Salagnon au volant ne se retourna pas, il lui demanda, simplement, sans la regarder, les mains sur le volant, prêt à tout.

« Fais comme tu veux, Victorien. »

Sans vérifier son visage dans le rétroviseur, se contentant de la fermeté du son de sa voix, il redémarra, il franchit le barrage. Des voitures de toutes sortes s’entassaient sans ordre sur les bas-côtés de la route. L’aéroport était bondé. Il arrivait du monde sans cesse. Un cordon de soldats empêchait d’accéder aux pistes. Les deux hommes encadrant Eurydice fendirent la foule. Les gens se pressaient, hurlaient, brandissaient des billets, les soldats épaule contre épaule barraient le passage. Les avions décollaient les uns à la suite des autres. Victorien avisa l’officier, lui glissa quelques mots à l’oreille. Au bout de quelques minutes une Jeep arriva, Trambassac descendit. Ils franchirent le cordon.

« Pas chouette, votre dernière mission, mon colonel.

— J’obéis. Celle-là, j’imagine que vous ne la dessinerez pas.

— Non. »

Il leur trouva une place dans un petit avion officiel, qui transportait des hauts fonctionnaires du gouvernement général, qui quittaient leur bureau avec des serviettes pleines de documents ; ils rentraient, ils ne s’occupèrent absolument pas d’eux.

L’avion décolla, pivota sur l’aile au-dessus d’Alger et prit la direction du nord. Des larmes coulaient doucement des yeux d’Eurydice, sans secousses. Comme si elle se vidait par de petits trous. Alors Victorien la prit dans ses bras, ils fermèrent tous les deux les yeux, et firent tout le voyage ainsi.

Mariani ne pouvait se détacher du hublot, il regarda tant qu’il put l’effondrement de tout dans les fumées d’essence, il pestait de ce gâchis. Quand il ne vit plus rien, quand il fut au-dessus de la mer, sa colère l’empêcha de fermer les yeux ; et il voyait devant lui, en permanence, sa colère fratricide lui faire des reproches. Il ne savait que répondre.

 

L'Art Français De La Guerre
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